Pourquoi "Camillo" ?
Ce nom ne doit rien au hasard. Il résonne comme un hommage discret à Don Camillo, le célèbre personnage incarné par Fernandel — ce prêtre droit, tenace, tendre et incorruptible.
Comme lui, Camillo est un homme de conviction, un homme seul parfois, mais jamais amer.
Ils partagent une même force tranquille, une même fidélité à leurs principes, une même humanité.
« Ce roman (presque terminé) est une œuvre de fiction. Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé ne serait que pure coïncidence. »
Dans une Belgique libérée du confinement post-pandémique, un dîner chez Pat, en pleine campagne, tourne au règlement de comptes. Camillo, un esprit libre et sceptique, se heurte à la colère de son ami Minou, excédé par son refus de se faire vacciner. Thérèse, l’épouse conformiste de Minou, et l’hôte Pat assistent à l’escalade, tandis que les échos des médias anxiogènes amplifient la tension. Ce soir-là, Camillo comprend que ses prises de position, autrefois partagées sur les réseaux sociaux, ont creusé un fossé avec ses amis, dont Bibi et Cléa, qui l’avaient mis en garde contre son franc-parler.
Exclu et calomnié, Camillo apprend par son amie Nadia qu'il est sournoisement traité de complotiste, de conspirationniste, de suprémaciste par son couple d'amis Minou et Thérèse. Isolé, il constate qu’aucun ami n’a cherché à connaître sa version des faits. Son ancien cercle, acquis à leur cause, n’hésite pas à colporter leurs mensonges. Camillo crée aussitôt un blog pour exprimer sa vérité sur les divisions sociales, la peur instrumentalisée et ses amitiés brisées. Ses écrits, respectueux mais sans concession, secouent ses anciens proches, comme Véra, qu'il croise par hasard à Bruxelles. Elle lui révèle leur colère, mais aussi leur accusation de lâcheté, un coup dur pour Camillo, qui s’était tu par loyauté avant d’apprendre ce qu’ils disaient sur son dos.
Aux yeux de ses amis, Camillo passait pour un lâche. Or il n’avait fait que répliquer à leurs calomnies.
Dès lors, que penser d'eux qui les avaient lancées, sous prétexte d’avoir raison ?
Peu à peu, Camillo se reconstruit. Il rencontre Lise, une âme libre, lors de conférences dans un bistrot bruxellois, où l’on débat sans crainte des médias, de la santé ou du climat. Leurs balades près de la Gare centrale deviennent un refuge, un espace de liberté retrouvée. À travers l’écriture et de nouveaux liens, Camillo apprend à accepter la perte de son passé tout en embrassant un avenir où sa voix compte. Une histoire poignante sur la fracture sociale, la quête de vérité et la résilience face à la stigmatisation.
C’est parce qu’il avait raison qu’il ne reverra jamais plus ses amis.
Toute ressemblance avec situation existante serait purement fortuite et involontaire.... 😇
Camillo adorait cette scène dans Le Magnifique, celle où François Merlin, l’écrivain incarné par Belmondo, transformait chaque contrariété de sa vie réelle en aventure romanesque. Il imaginait, dans ses pages, la réaction parfaite, héroïque, brillante, face aux gens qui l’agaçaient. La cigarette en moins, Camillo se retrouvait tellement en lui. Lorsqu’il écrivait, il dialoguait avec ses amis en pensée ; il réinventait leurs échanges, il leur répondait enfin comme il aurait voulu le faire, avec plus de lucidité, parfois même avec une pointe de sarcasme qui lui échappait dans la réalité. Écrire lui offrait ce recul délicieux, cette liberté de recomposer le monde à sa façon, comme Merlin le faisait avec ses personnages. Ainsi, Camillo s'amusait, il se sentait moins seul, et ses mots devenaient le lieu où il se réconciliait—ou réglait ses comptes—sans jamais blesser personne. Il l'espérait !
Extraits... (Désordonnés, et pas forcément repris)
Ses amis, les bien-pensants, mis face à leurs contradictions, continuaient de voir le mal où il n’était pas, de s’indigner avec rage et violence en refusant la paix, en refusant de partager la joie d’un peuple libéré de la dictature.
Admettre que des opprimés puissent enfin respirer librement, c’eût été reconnaître que le monde pouvait changer sans passer par leur grille de lecture exclusive. Alors ils refusaient. Avec véhémence. Être joyeux aurait été une trahison ; être calme, une démission. Seule l’angoisse prouvait qu’on restait éveillé.
Cette année nouvelle commençait bien mal pour eux.
Dans leurs groupes de discussion, les échanges étaient devenus des procès à répétition. On compilait des listes : les naïfs qui applaudissaient trop vite, les opportunistes qui se rangeaient du côté des vainqueurs, les traîtres qui osaient dire « c’est compliqué mais c’est quand même mieux qu’avant ». Camillo figurait en bonne place sur ces listes muettes, même s’il n’était plus là pour se défendre. Son exclusion n’avait pas été un accident ; elle avait été une purification. On ne le mentionnait plus que comme un exemple passé, une leçon : « Tu vois ce qui arrive quand on baisse la garde. » Certains imaginaient qu’il s’était « vendu », d’autres qu’il s’était simplement retiré du monde. La vérité était plus simple : il vivait. Sans fanfare, sans justification, sans besoin de prouver quoi que ce soit à quiconque. Il lisait, marchait, parlait à des gens qui ne lui demandaient pas de camp.
Et parfois, quand il tombait sur un article ou une vidéo de son ancien cercle, il secouait la tête avec une sorte de tendresse lasse, sans mépris. Juste la reconnaissance d’un chemin qu’il avait lui aussi emprunté, avant de le quitter.
Il n’y avait décidément rien à faire pour eux.
Dans son dernier article Camillo écrivit : Ce qui nous a divisé, ce que vous n’avez pas voulu entendre de ma bouche, prend lentement, mais sûrement son sens, et vous ne pourrez rien contre ça, il y a une puissance qu’on ne soumet pas, soyez bénis.
Camillo, encore rouge d’émotion après avoir lancé sa phrase à ses anciens amis, lève les yeux.
— Camillo… Camillo…
C'était Jésus qui corrigeait doucement ses excès tout en reconnaissant la justesse profonde de son cœur.
— Tu les as bénis. C’est bien. Très bien. Mais ne transforme pas ta bénédiction en petite grenade élégante que tu lances en partant, drapé dans ta dignité. Ils l’ont entendue, va… Même s’ils font semblant du contraire. Même s’ils grognent, même s’ils serrent les dents. La graine est déjà dedans. Et maintenant, baisse un peu le ton de ta voix intérieure, Camillo. Parce que moi, je ne te demande pas de gagner des débats ni de faire des discours qui claquent comme des coups de fouet. Je te demande de rester là, fidèle, un peu cabochard, beaucoup priant, et surtout de ne jamais fermer la porte… même quand on te la claque au nez. Allez, viens t’asseoir deux minutes. Laisse-les mijoter dans leur silence. Moi aussi j’ai été abandonné par des amis. Et pourtant… je ne leur ai pas jeté de bénédiction comme un os à ronger. Je leur ai laissé un pain et du vin, et je leur ai dit : “Faites ceci en mémoire de moi.” Toi aussi, laisse-leur quelque chose de simple, de tenace, d’indestructible. Et arrête de bomber le torse comme si tu venais de remporter la bataille. La bataille, ce n’est pas aujourd’hui. C’est tous les jours, jusqu’au dernier. Et c’est moi qui la gagne… à condition que tu ne me mettes pas trop de bâtons dans les roues avec tes beaux sermons rageurs. Allez, souffle un peu. Et allume-moi donc ce fichu cierge qui s’est encore éteint. On a du travail, toi et moi. » (Un petit silence, puis, presque en souriant :) « … Et la prochaine fois, au lieu de dire “soyez bénis” sur ce ton-là, essaie « priez pour moi ».
« Ça les embêtera bien davantage. » 😇
La vérité et la liberté finissent par percer, même face à ceux qui, au nom d'une « bonne pensée » idéologique, refusent de reconnaître la libération d'un peuple écrivit Camillo.
Sa pensée était un murmure intérieur, rageur et douloureux, comme une prière qui gronde. Ils m'ont traité de traître, de vendu, de fasciste, parce que je n'ai pas voulu applaudir leur catéchisme bien propre, leur « bonne pensée » qui ne supporte pas la contradiction. Mais ce n’est pas pour eux que je bouillonne ce soir. C’est pour ce qui se passe là-bas, au bout du monde, au Venezuela. Là où, pendant des années, un peuple a crié famine sous un régime qui se disait « du peuple », qui brandissait les mêmes slogans que mes amis ici : justice sociale, anti-impérialisme, défense des opprimés. Et quand l’opposition a gagné – massivement, irréfutablement, en 2024 –, ils ont volé l’élection, ils ont jeté les opposants en prison, ils ont fait taire les voix, ils ont maintenu le tyran au pouvoir par la peur et les mensonges. Et maintenant ? Maintenant, en ce début janvier 2026, voilà que le tyran est tombé. Capturé, emmené, fini. Pas par un coup d’État de palace, pas par une révolution de salon : par une opération qui a brisé la chaîne. Le peuple respire enfin. Les prisonniers politiques sortent, les exilés rentrent peut-être, la lumière revient sur un pays qui a trop souffert au nom de la « bonne cause ». Et mes amis ? Eux qui se proclament gardiens de la justice, défenseurs des humbles, ennemis de l’impérialisme ? Pas un mot. Pas un cri de joie pour le peuple libéré. Pas une prière pour ceux qui ont attendu des années dans les geôles ou dans la misère. Rien. Parce que reconnaître ça, ce serait admettre que leur idéologie sacrée peut se tromper, que le socialisme qu’ils encensent peut devenir dictature, que la « bonne pensée » peut étouffer la vérité. Ils préfèrent se taire, ou pire : minimiser, justifier, détourner le regard. C’est pour ça que je leur ai dit ce que je leur ai dit. Pas par orgueil. Pas pour les écraser. Mais parce que la Puissance qui travaille dans l’histoire – Ta Puissance, Seigneur – ne se laisse pas museler par des slogans ni par des amitiés. Elle avance, lentement, sûrement, même quand on la nie. Elle libère les peuples, même quand les « purs » refusent de le voir. Alors quand je leur ai lancé « Soyez bénis », ce n’était pas une insulte déguisée. C’était une prière pour eux aussi. Pour qu’ils ouvrent enfin les yeux. Pour que la même force qui a fait tomber les chaînes au Venezuela fasse tomber les leurs, ici, dans leur cœur. Parce que si le peuple vénézuélien peut renaître après tant d’années d’obscurité, alors même mes amis têtus peuvent encore se convertir à la réalité.
Une voix calme, profonde, presque amusée, descend du grand Christ en bois.
— Camillo… Camillo… Tu parles comme si tu venais de planter un drapeau sur la montagne après une bataille que tu n'as pas livrée toi-même. Tu as vu ce qui s'est passé là-bas, au Venezuela ? Oui, tu l'as vu. Le tyran est tombé – pas par miracle, pas par élection propre, mais par une opération qui sent la poudre et la politique forte. Maduro capturé le 3 janvier, emmené en Amérique, jugé pour narcoterrorisme, sa femme avec lui, et le pays qui tangue entre joie, peur et nouveaux maîtres provisoires. Le peuple sort des prisons, respire un peu, mange peut-être mieux demain… Mais toi, tu regardes ça et tu te dis : “Voilà ! La Puissance que j'annonçais ! La vérité perce enfin !” Et tu lances à tes amis “soyez bénis” comme un coup de poing dans leur bonne conscience. C'est vrai, Camillo. Vrai que des années de mensonge, de faim imposée au nom du “peuple”, de prisons pleines pour ceux qui osaient voter autrement… tout ça s'est écroulé d'un coup. Vrai que tes amis, qui défendaient bec et ongles cette “bonne pensée” socialiste, n'ont pas sauté de joie pour les Vénézuéliens libérés. Ils ont préféré se taire, ou murmurer que c'était “l'impérialisme”, ou changer de sujet. Leur idéologie est devenue une idole qui les aveugle : elle ne supporte pas qu'on dise “cette fois, c'était une dictature, point”. Mais écoute-moi, grand têtu : la Puissance dont tu parles – Ma Puissance – ne se sert pas d'un avion de guerre américain pour triompher. Elle travaille dans les cœurs, dans les urnes volées qu'on finit par montrer au grand jour, dans les mères qui pleurent leurs enfants emprisonnés, dans les exilés qui n'ont jamais cessé de prier. Elle a permis que la vérité éclate, oui… mais à quel prix ? Des morts dans les rues de Caracas pendant l'opération, un pays sous tutelle étrangère pour un temps, des alliés du régime qui s'accrochent encore au pouvoir, et le monde entier qui crie au scandale ou applaudit selon son camp.Tu as béni tes amis. Bien. Mais n'oublie pas : eux aussi sont des brebis égarées, pas des ennemis à abattre. Leur silence fait mal, leur aveuglement fait mal… mais le remède n'est pas dans un “je vous l'avais dit” triomphant. C'est dans la patience, dans la prière pour qu'ils voient enfin que la justice sociale ne se construit pas sur des mensonges et des chaînes. Allez, relève-toi. Et la prochaine fois que tu veux leur parler, au lieu de “soyez bénis” sur ce ton de prophète vengeur, essaie : “Prions ensemble pour le Venezuela… et pour nous tous qui nous trompons si souvent. ”Parce que la vraie libération, Camillo, ce n'est pas seulement Maduro qui tombe. C'est quand les cœurs se libèrent de leurs idoles – les tiennes comprises. Même les tiennes.
Un petit silence, puis un soupir presque complice.
— Et maintenant, va donc manger quelque chose. Tu es rouge comme une tomate quand tu t'énerves. Moi, je reste là… à veiller sur vous tous, les têtus du monde entier.
Progressivement, au cours de l’année, les événements réhabilitaient Camillo. Les alertes qu’il lançait jadis, à contre-courant, que l’on avait taxées d’exagérées, de dangereuses, s’avéraient fondées. Les signes étaient là, partout, criants. Les faits, les aveux, les revirements officiels. Ce que la bande appelait jadis ses “lubies” devenait brusquement matière à réflexion dans les journaux du matin. Et les cris, les calomnies, les moqueries de ses anciens amis ? Injustifiées. Pire encore : mesquines, lâches, grossières.
Camillo, lui, avait pris de la hauteur. Il avait mis de la distance, laissé l’amertume s’évacuer dans le silence. C’était là tout le bien qu’il leur accordait : son absence. Cette histoire, aussi douloureuse avait-elle été, l’avait aidé à grandir. À se débarrasser des illusions. À resserrer le cercle. À mieux voir. Par rien au monde, il ne reviendrait en arrière.
Et pourtant… tout au fond, un rayon discret, presque invisible, éclairait parfois son visage : un sourire. La tranquille satisfaction d’avoir tenu bon. Il imaginait Minou, campé dans ses bottes, multipliant les théories pour se préserver, se ridiculisant sans s’en rendre compte. Fidèle à lui-même, comme une statue d’un monde qui s’écroule.
Camillo se demandait parfois : que pouvaient-ils bien se raconter aujourd’hui, face aux évidences ? Ces vérités que l’on ne pouvait plus balayer d’un revers de la main. Que restait-il, sinon la dissonance cognitive, ce bouclier fragile que seuls les plus irréductibles osaient encore brandir pour éviter de plonger dans le vertige du réel ?
Camillo restait lucide : le chemin était encore long. La vérité, comme l’eau lente qui creuse la pierre, n’avait pas encore atteint le sommet. Trop d’intérêts à préserver, trop de récits à défendre, trop de réputations à sauver. Mais quelque chose avait changé dans l’air, un frémissement dans les discours, un soupçon dans les regards. Les certitudes vacillaient, les masques se fissuraient.
Il ne se berçait pas d’illusions : certains comme Minou ne fléchiraient jamais. Ils emporteraient leur posture jusqu’à la tombe, figés dans l’orgueil ou la peur. Mais d’autres, de plus en plus nombreux, commençaient à douter à voix basse. À relire, à réécouter. À repenser à ce que Camillo disait, jadis.
Et lui, calme au milieu du tumulte, observait cette lente remontée. Son heure approchait. Non pas celle d’un triomphe éclatant, non. Mais celle d’un redressement silencieux, où les faits parleraient enfin à sa place.
On appelait cela l’éveil des consciences.
Un processus lent, chaotique, inégal. Certains s’étaient éveillés tôt — presque instinctivement. Ils avaient senti, dès les premières heures, que quelque chose clochait. Une dissonance, un mensonge trop bien emballé, l’incohérence des discours officiels. Ceux-là avaient été traités de fous, de complotistes, de marginaux — parfois même par leurs propres proches. Camillo en faisait partie.
D’autres, nombreux, avaient suivi la vague. On leur avait dit quoi penser, et ils s’étaient alignés. Mais avec le temps, à force de silences trop pesants, de contradictions trop flagrantes, ils avaient commencé à douter. Lentement, péniblement, ils rejoignaient le camp qu’ils avaient un jour méprisé. Pas toujours avec des excuses. Souvent en silence.
Camillo regardait cela sans rancune. Pas besoin d’avoir été le premier, pensait-il. L’important, c’est de finir par voir. De sortir du brouillard. De quitter enfin ce jeu pervers de la division, dans lequel tant de liens avaient été sacrifiés.
Il en était convaincu : plus on serait réunis, plus on aurait de forces pour reconstruire ce qui avait été détruit — les amitiés éclatées, les familles fracturées, la confiance anéantie. Il y avait tant à rebâtir.
C’est pourquoi, lorsqu’un frisson de vengeance venait furtivement lui chatouiller l’âme, il le repoussait. Par choix. Il savait que s’il s’autorisait à humilier ceux qui l’avaient calomnié, il ne vaudrait pas mieux qu’eux. Il avait refusé les injonctions. Il refusait aussi les rancunes.
Il voulait être libre. Libéré de tout. Y compris de la tentation de se venger.
Au contraire, quel courage fallait-il puiser en soi pour oser admettre son erreur. Il en fallait, pas seulement pour changer d’avis, mais pour le dire à voix haute. Pour regarder en face ceux qu’on avait jugés, parfois blessés, et trouver les mots — ou simplement le silence — pour faire la paix. C’était une renaissance.
Et pour renaître, il fallait d’abord mourir à ses illusions.
Camillo, lui, ne riait pas de ceux qui faisaient ce pas. Il leur tendait la main. Il avait eu raison de garder foi en l’homme. Malgré les trahisons, malgré les lâchetés, il croyait encore en la capacité de chacun à ouvrir les yeux, à se relever, à redevenir digne. Pour lui, rien n’était plus beau que ce retour au vrai — même tardif, même maladroit.
Le passé avait beau s'éloigner, il revenait toujours par bribes.
Le téléphone sonna. C’était Nadia.
— Comment vas-tu, Camillo ? demanda-t-elle d’une voix hésitante.
Un silence, puis, presque à regret :
— Je me fais messagère de mauvaise nouvelle aujourd’hui… C’est pour t’annoncer le décès de Dieudonné.
Camillo resta un instant sans voix. Dieudonné. Cet homme si charmant, si généreux, celui par qui tout avait commencé.
C’est lui qui, jadis, avait monté l’atelier de chant. Grâce à lui, tout le petit groupe s’était formé — parfois directement, parfois par ricochet. Le noyau dur, comme disait Minou, s’était soudé autour de ce rendez-vous hebdomadaire. Et ces soirées-là… quelles soirées ! Les scènes ouvertes où chacun tremblait avant de chanter sa chanson, la gorge serrée, le cœur battant.
Dieudonné à la guitare. Cléa et sa voix magnifique. Minou, audacieux, toujours prêt à choisir les morceaux les plus périlleux. Thérèse, fébrile mais fidèle, qui n’aurait jamais osé chanter seule sans l’encouragement des autres. Véra, l’anglophone du groupe, fidèle à son rock et à sa pop pleine d’énergie. Et Bibi, derrière les manettes, qui réglait les micros et les retours, donnant à chacun l’illusion d’être un artiste accompli.
Et puis Camillo, lui, dans son registre préféré : la chanson française, où il mettait tout ce qu’il n’osait pas dire.
Sans Dieudonné, rien de tout cela n’aurait existé. C’était lui, l’âme du lieu, celui qui savait reconnaître les âmes compatibles, les rassembler, leur donner confiance. Il avait le don rare de faire naître l’audace chez les timides, de transformer les silences en émotions partagées. C’est d’ailleurs pour cela que Camillo s’était inscrit.
Ces moments-là, on ne les vit qu’une fois. Ils sont comme des éclats suspendus dans le temps, des bulles d’humanité. Dieudonné avait offert cela à chacun d’eux. Camillo sentit une gratitude profonde monter en lui. Il se disait que tous les souvenirs, tous les liens, toutes les amitiés — même celles qui s’étaient brisées — portaient quelque chose de lui.
Il ne désira pas connaître les circonstances du décès. À quoi bon ? Savoir s’il avait souffert, s’il était seul, ou s’il avait eu le temps de dire adieu, n’aurait rien changé. Cela n’aurait fait qu’ajouter une peine inutile à la sienne.
Il préférait garder en lui l’image de Dieudonné vivant — rieur, chaleureux, les bras grands ouverts pour accueillir les nouveaux venus, avec cette façon de vous donner l’impression d’être unique. Il voulait se souvenir de sa voix, de ses « allez, vas-y, tu peux le faire ! » qui donnaient du courage à ceux qui tremblaient encore. Il voulait se rappeler les rires, les verres partagés après les répétitions, la lumière complice dans les regards.
Camillo se disait que la mort n’efface rien quand le souvenir reste vibrant. Alors il choisit de ne pas chercher plus loin, de laisser le mystère entourer la fin de Dieudonné. Les souvenirs continuaient de respirer en lui — et avec eux, toute l’affection qu’il portait encore à ses amis, même ceux qu’il avait perdus en route.
Après avoir raccroché, Camillo se demanda s’il devait écrire tout cela dans son blog. Il voulait simplement rendre hommage à un être qui avait compté. Il le ferait avec sincérité, avec pudeur, comme on dépose une fleur sur une tombe.
Mais il savait que ses anciens amis le liraient. Ils lisaient toujours. Alors, qu’en feraient-ils ?
Y verraient-ils une main tendue, un signe d’apaisement ? Ou bien encore une tentative pour reprendre la parole, pour se rappeler à eux ?
Camillo soupira.
Il n’y avait pas de bonne façon d’écrire, ni de bonne façon d’aimer. Il décida qu’il publierait quand même, parce que la mémoire de Dieudonné méritait d’être partagée.
Pour apaiser son hésitation, il imagina Don Camillo dans une conversation avec Jésus.
— De grâce, n’y vois pas de malice !
Toujours cette manière à lui de mettre un peu d’ordre dans ses pensées.
— Alors, Camillo, tu veux encore écrire ? demanda doucement la voix, quelque part entre la tendresse et le sourire.
— Oui… mais je ne sais pas si je dois, répondit-il.
— Pourquoi donc ?
— Parce qu’ils le liront. Tous. Je voudrais que mes mots ne prêtent à aucun malentendu. Ce n’est pas ça. J’aimerais juste dire merci à Dieudonné.
— Alors dis-le.
— Merci, Dieudonné, Vas chanter avec les anges et Repose en paix, murmura-t-il.
Nous t'avons tant Aimé !
Un mépris fugace traversait Camillo avant de s’évanouir aussitôt. Le virus s’était apaisé, mais la pandémie et ses séquelles persistaient, imputables, pensait-il, à tous ces fervents adeptes des médias officiels. Cela lui laissait encore un goût amer, et la digestion en paraissait bien lointaine.
Ou bien Camillo devait-il peut-être laisser une chance au renouveau, être accueilli avec la chaleur qu’il avait connue en venant chanter dans cette salle ? Peut-être que ce mépris qu’il sentait monter en lui, il était le seul à le nourrir. Peut-être que l’heure était venue d’arrêter d’y penser ? Peut-être que cette digestion si lointaine, il en portait aussi la responsabilité et qu’une occasion de se parler s’offrait enfin. La pandémie n’était pas seulement un virus en circulation ; elle avait divisé, on n’osait plus dialoguer, la réconciliation restait à organiser des deux côtés et Camillo ne devait pas être celui qui la bloque.
Tandis qu’il y songeait, la chanson « Operator » de Jim Croce passait à la radio, ce titre que Camillo interprétait en trio avec Minou et Véra, Dieudonné les accompagnant à la guitare. Était-ce un signe ?
Camillo la regarda longuement, puis soupira doucement.
— Tu sais ce qui m’a le plus blessé ? Ce n’est pas la colère de Minou. Ni même les étiquettes qu’on m’a collées. C’est leur silence. Leur façon de s’unir contre moi comme si j’étais devenu une menace.
Et maintenant, ils disent que je suis lâche ? Alors que je suis resté calme ? Que je me suis retiré sans un mot ?
Ils ont crié, accusé, calomnié. Et c’est moi qu’on appelle lâche ?
Véra hocha la tête.
— Parce que tu as répondu. Ils n'ont pas accepté d'être exposés publiquement et face à eux même, tels qu'ils sont. Parce que tu ne t’es pas excusé de penser autrement.
Camillo sourit avec amertume.
— Voilà le crime : ne pas se renier.
Le silence revint. Mais ce silence-là était réparateur. Il ne pesait plus comme un jugement, il enveloppait deux êtres qui, enfin, s’étaient retrouvés dans la vérité nue.
Camillo resta figé, surpris par les mots de Caro.
— Autre chose ? répéta-t-il, croyant d’abord à une simple hypothèse.
Mais le ton de Caro, plus grave qu’à l’accoutumée, lui fit comprendre qu’elle parlait d’une idée qu’elle avait longuement mûrie.
— Oui, Camillo… quelque chose qui ne concerne ni Minou, ni la pandémie. Quelque chose qui te concerne, toi.
Il la regarda sans comprendre.
— Moi ?
Caro hocha lentement la tête.
— Je crois qu’il existe un sujet, une chose dont personne n’ose te parler. Quelque chose d’inconfortable, qu’ils préfèrent éviter. Alors, plutôt que de t’en parler, ils gardent leurs distances. C’est plus simple pour eux.
Camillo sentit un léger vertige. Il tenta de rire, mais son sourire demeura suspendu, hésitant.
— Tu veux dire qu’ils me fuient… pas à cause de ce que j’ai dit, mais à cause de ce que je représente ?
— Peut-être, répondit Caro. Peut-être qu’ils craignent d’aborder quelque chose de toi qui les mettrait mal à l’aise, ou qui pointerait une vérité qu’ils n’ont pas envie d’affronter.
Camillo resta pensif. Ce n’était peut-être donc pas seulement la colère de Minou.
Ce serait autre chose — un non-dit qui s’était transformé en mur invisible entre lui et les autres.
Camillo la regarda longuement.
— Tu ne les connais pas, Caro. Mais si tu les connaissais, je serais convaincu que toi aussi, tu me cacherais quelque chose.
Camillo savait que Véra n’avait pas toujours été élogieuse à son égard. Jamais ouvertement — pas devant lui. Mais il le devinait dans certaines conversations en apparence anodines, à travers quelques recoupements, des déductions discrètes. Cela le touchait parfois, bien sûr. Pourtant, cela n’enlevait rien à l’affection qu’il lui portait. L’humain est ainsi fait, se disait-il.
C’était sa manière à lui de tirer le portrait d’un ami : ne rien dire, laisser le temps façonner son regard. Sa douceur intriguait, elle cachait une forme de gravité, un respect tacite qu’on sentait qu’il ne fallait pas maltraiter. Son silence, surtout, parlait pour lui. Et ce silence-là signifiait beaucoup… un « beaucoup » dont Camillo ne parlait jamais.
Sauf avec Véra.
Elle seule avait droit à quelques confidences.
Elle seule en savait un peu plus sur lui.
...
Ce respect que Camillo inspirait, Minou l’avait maltraité, plus par la force des circonstances que par véritable intention. Pourtant, Camillo s’était senti obligé de réagir. Pour son intégrité, d’abord. Et puis parce que le rayon d’influence de Minou était large, trop large pour qu’il se taise. Pour entrer dans ce champ-là, son blog était devenu son meilleur outil — sa seule manière de reprendre sa place dans un récit qui s’écrivait sans lui.
il avait pris un autre chemin. Plus solitaire, plus lucide aussi. Les blessures l’avaient transformé. En quelqu’un qui ne s’accroche plus à ce qui s’effrite.
Camillo pensa : C’est peut-être cela, la destinée. Une simple loi naturelle qu’on ne soumet pas. Les gens s’approchent, se heurtent, s’éloignent — et rien ne sert de lutter contre ce mouvement-là.
Que pouvait-il encore attendre de ses anciens amis ? Il s’était déjà battu pour atteindre leur conscience, mais tout cela n’avait engendré que mépris et silence. Et maintenant qu’un signe lui parvenait enfin, il n’en ressentait plus le besoin. Ce désir autrefois brûlant s’était éteint.
Camillo ne forcerait rien. Il ferma simplement son ordinateur.
elle suivait. Toujours d’accord avec son époux, même quand il l’agaçait avec son besoin maladif d’approbation. « M’enfin Minou… », disait-elle souvent.
Dans les moments d’angoisse, Minou criait son nom — « Thérèèèèse ! » — d’un ton si particulier qu’il suffisait à décrire tout son état : un mélange de panique, de colère et de demande d’amour. Il posait une question, mais y répondait aussitôt. À sa place. Thérèse devait alors hocher la tête, valider, confirmer qu’il disait juste. C’était leur rituel, étrange et répétitif, presque comique vu de l’extérieur.
Les amis en riaient souvent, mais jamais devant lui. Jamais.
Parce qu’ils savaient trop bien ce que c’était, au fond : vivre auprès d’un Minou, c’était parfois comme marcher sur des œufs en espérant qu’ils ne se transforment pas en bombes. Et puis, chacun d’eux, d’une manière ou d’une autre, avait connu ce moment où Minou avait posé sur eux ce regard plein de certitude, celui qui ne supportait ni nuance, ni contradiction.
Le débat battait son plein. La salle du bistrot, d’ordinaire calme, ressemblait à une ruche en effervescence. Les verres tintaient, les chaises grinçaient, et au centre, Henry Goriste, le fameux, trônait tel un prophète de comptoir. Son tee-shirt portait fièrement l’inscription : « Je ne crois que ce que je vois », ce qui, compte tenu de la discussion, était déjà un gag en soi.
— Mais enfin, réfléchissez !, s’écria-t-il en tapant sur la table, faisant trembler les cacahuètes. Si la Terre était ronde, on tomberait, non ?
Un murmure parcourut la salle.
Pascale Dejour leva les yeux au ciel, Caro faillit s’étouffer avec sa gorgée d’eau pétillante, et Camillo, lui, hésitait entre la fascination et le désespoir poli.
— Et les photos de la NASA ?, lança un homme au fond.
— Des montages !, répondit Henry, triomphant. La NASA, c’est Hollywood avec des fusées. Ils veulent qu’on croie à leurs histoires pour justifier leurs budgets !
— Et les satellites ?
— Accrochés à des ballons météos. C’est évident. Les vrais savent.
Un silence perplexe s’installa. Même le serveur, en train d’essuyer un verre, s’arrêta pour écouter.
Camillo, amusé, osa une remarque :
— Et alors, Henry, les avions, ils tombent du bord quand ils vont trop loin ?
Henry le fixa avec gravité, comme un maître zen face à un élève borné.
— Pas du tout. Le bord est protégé par un mur de glace. L’Antarctique. Une barrière naturelle pour empêcher les curieux d’approcher. C’est d’ailleurs pour ça que toutes les missions scientifiques là-bas sont secrètes.
Caro, ne tenant plus, éclata de rire.
— Ah oui, bien sûr, et les pingouins sont les gardiens du portail, c’est ça ?
Henry ne broncha pas.
— Exactement. Pas les pingouins, mais les militaires déguisés en pingouins. Faut se renseigner, madame.
À ce moment précis, Pascale leva la main, la voix douce mais ferme :
— Henry, on t’aime bien, mais même pour un débat libre, y a des limites à la gravité… ou plutôt à son absence.
Un éclat de rire général secoua le bistrot.
Henry, impassible, but une gorgée de son demi, redressa les épaules et conclut avec dignité :
— Riez tant que vous voudrez. Quand la vérité éclatera, vous tomberez tous… du bord du monde.
Et sur ces mots, il remit sa casquette « Flat & Proud » et quitta la salle, laissant derrière lui un silence amusé et quelques têtes secouées d’incrédulité.
Camillo, un sourire en coin, murmura :
— Au moins, lui, il n’a pas peur du vide.
Camillo reprit, avec un léger tremblement dans la voix.
— Dès que j’ai compris qu’ils me calomniaient, que des mots circulaient derrière mon dos, j’ai ressenti le besoin d’écrire. C’était plus fort que moi. Alors, j'ai créé un blog, et j’ai commencé à publier mes articles, des réflexions, des analyses… Simplement pour poser les choses, pour évacuer ma frustration, ma vérité. Avant de pouvoir parler comme je le fais ici, il fallait que ça sorte, quelque part.
Il esquissa un sourire triste.
— Écrire me suffisait. Mais, au fond, j’aimais l’idée que mes amis puissent tomber dessus, qu’ils lisent mes mots, qu’ils comprennent, enfin, ma version. Qu’ils voient que je n’étais ni fou, ni dangereux, juste… cohérent.
Camillo marqua une pause, puis reprit d’un ton plus calme :
— Et un jour, j’ai appris qu’ils lisaient tout. Mes articles étaient devenus leur sujet principal de conversation. Ils s’en offusquaient, bien sûr, s’en moquaient même parfois. Mais jamais, pas une seule fois, ils ne se sont remis en question.
Sa voix se fit plus dure :
— Non, ils préféraient parler de moi, plutôt que de ce que je disais. Ils s’attardaient sur ma façon d’agir, sur le fait que je m’exprime publiquement. D'être exposés. Ils disaient que c’était lâche, que je n’osais pas les affronter en face. Alors que c’était précisément parce qu’ils ne voulaient plus m’écouter que j’avais dû trouver un autre moyen.
Camillo en parlait avec Véra, au détour d’une longue marche. Ils souriaient presque de l’ironie : Minou, avec sa passion dévorante pour le cinéma, pouvait citer les dialogues de mémoire, disséquer les plans-séquences, parler des acteurs avec une érudition agaçante… mais il semblait hermétique au sens profond des œuvres.
Camillo venait de revoir I comme Icare d’Henri Verneuil. « Comment, disait-il, peut-on passer à côté d’un tel film ? » Ce chef-d’œuvre mettait en lumière les dérives du pouvoir, la manipulation des masses, la fragilité de la justice face aux intérêts supérieurs. Tout y était : les abus d’autorité, la corruption, les apparences qui écrasent la vérité… et pourtant, Minou n’en retirait aucun questionnement.
— Et ce n’est pas le seul, ajouta Camillo en songeant à d’autres films qui avaient tenté, chacun à leur manière, d’ouvrir les yeux.
Les Hommes du président de Pakula, Network de Sidney Lumet, Brazil de Terry Gilliam, The Truman Show de Peter Weir, Eyes Wide Shut de Kubrick, sans oublier Matrix des Wachowski.
— Et malgré tout ça, conclut Camillo, rien ne semblait percer la carapace de Minou. C’était comme si l’art lui glissait dessus. Il s’enivrait d’images, mais pas de sens. Il regardait ces films avec les yeux… mais jamais avec l’âme.
Véra hochait doucement la tête, Polux trottinant devant eux. Elle comprenait parfaitement. Peut-être, pensait-elle, que Minou n’allait pas au cinéma pour chercher la vérité, mais seulement pour se protéger d’elle.
Camilo souriait devant ce paradoxe : Minou se présentait en amoureux du cinéma engagé, mais son engagement s’arrêtait là où commençait sa propre zone d’inconfort. On aurait pu résumer toute son existence à cela : vivre à côté, mais jamais au cœur des choses. Toujours à la lisière du courage, là où l’on ne risque rien, et pourtant avec la posture de celui qui sait.
Ce manège, Minou l’entretenait sans relâche, comme un processus vital. Il avait besoin de son entourage pour se rassurer, pour valider ce théâtre intérieur qu’il jouait sans même s’en rendre compte. Et gare à celui qui osait troubler cette fragile mise en scène : Camillo était bien placé pour le savoir.
Lui, qui avait compris depuis longtemps qu’on ne gagne rien à se mesurer frontalement à ce genre de paradoxe. Il observait, il notait, et il s’éloignait plutôt que de tourner en rond dans ce manège infernal. Mais ça, c'était avant la pandémie.
Tous, finalement, gravitaient autour de Minou. Non pas par amitié véritable, mais par motifs personnels, des raisons propres, intimes, qui n’avaient rien à voir avec lui. Et pourtant, chacune de ces raisons, chacun de leurs compromis, nourrissaient sa sérénité.
Finalement, la vérité, leur vérité, n’était jamais qu’un reflet des circonstances, ajustée aux besoins, aux peurs ou aux intérêts de chacun. Elle n’avait rien d’absolu. Thérèse l’adaptait pour préserver son confort, Bibi pour continuer à croire qu’il réunissait les siens, Cléa pour protéger son équilibre familial, Véra pour éviter le conflit. La vérité devenait alors une monnaie d’échange, un arrangement tacite qui tournait toujours autour de Minou, parce qu’il leur servait de pivot.
— Trop de gens ont compris, murmura Camillo. Et quand on a compris, il n’y a plus de retour en arrière possible.
Il parla alors du film Matrix, de la scène fondatrice. Le choix entre la pilule rouge et la bleue. Il expliqua pourquoi Keanu Reeves, dans le rôle de Neo, avait pris la pilule rouge — celle qui révèle le réel, même s’il est dur, même s’il dérange. Prendre la bleue, c’était rester dans l’illusion. Prendre la rouge, c’était renoncer au confort du mensonge pour se confronter à la vérité nue.
Caroline comprenait. Elle aussi avait choisi. Parce qu’elle n’avait pas pu faire autrement.
Ils savaient tous deux que ce ne serait pas facile. Qu’il n’y aurait pas de victoire claire, ni de chemin tout tracé. Mais s’il fallait s’aligner, alors ce serait à cette vérité-là. Celle qui dérange, qui divise, mais qui sauve une part de soi.
Le monde changeait. En bien ? En mal ? Ils n’en savaient rien. Mais il changeait. Et ce changement, ils voulaient l’accompagner — avec lucidité, avec courage. Vers toujours plus de vérité.
...
Véra venait de lire la dernière publication de Camillo. Elle circulait beaucoup, provoquait des remous, des réactions en cascade — partages enthousiastes, commentaires acerbes, silences éloquents. Et comme toujours, Véra n’avait pas commenté. Elle avait lu, relu, gardé pour elle ses pensées. Mais ce jour-là, tandis qu’ils marchaient lentement au bord du canal, sous un ciel de fin d’été, elle se risqua.
Polux trottait devant eux, museau au ras du sol, absorbé par mille odeurs. Parfois, il s'arrêtait net, comme s'il méditait sur l'existence d'une autre créature à quatre pattes, puis reprenait sa marche, paisible.
Véra, curieuse, se tourna légèrement vers Camillo, la voix basse, presque timide, comme si elle ne voulait pas troubler le calme de l'eau :
— Dis… dans ce que tu as publié hier… tu parles de la fenêtre d’Overton, non ? C’est quoi, exactement ?
Camillo sourit. Il aimait ces moments où Véra laissait entrevoir sa soif de comprendre. Il prit le temps de répondre, comme il le faisait toujours, avec des mots simples, pesés, clairs.
Il lui expliquait que la fenêtre d’Overton, c’était un concept utilisé pour décrire l’ensemble des idées qu’une société juge acceptables à un moment donné. Tout ce qui en sortait — trop avant-gardiste ou trop archaïque — était considéré comme impensable ou extrême. Mais cette fenêtre pouvait bouger. Et elle bougeait souvent. Par petites touches, sous l’effet des médias, du cinéma, des institutions, des réseaux sociaux, du langage, des débats publics, parfois même de la fiction. Ce qui était impensable hier devenait acceptable aujourd’hui, voire souhaitable demain.
Il lui parlait de cette mécanique insidieuse, lente mais efficace, qui déplaçait les repères moraux, les cadres de pensée. Non pas en imposant des lois, mais en changeant les perceptions. En modifiant ce que les gens croyaient être « normal ». Il lui disait qu’à ses yeux, c’était là l’un des plus puissants outils de manipulation : faire croire que l’on pense librement, alors qu’en réalité, on ne pense que dans le cadre qu’on nous a glissé sous les yeux.
On peut alors supposer que ces mouvements pour lesquels beaucoup s'engagent aujourd'hui a été subtilement suggéré pour établir une nouvelle norme.
Véra l’écoutait en silence. Elle hocha lentement la tête, comme si quelque chose se mettait en place en elle.
— Alors… on peut croire qu’on choisit, mais en fait… on ne fait que marcher dans un couloir ?
Camillo répondit d’un regard, grave mais bienveillant. Oui, c’était exactement ça.
Et dans ce couloir, ajoutait-il, il fallait parfois avoir le courage de s’arrêter… ou même de faire demi-tour.
Véra, les yeux plissés par la réflexion, restait silencieuse un moment. Puis elle reprit, presque à voix basse, comme si elle craignait de troubler l’instant :
— Tu as un exemple ? Quelque chose que tu as vécu… où tu as vu cette fenêtre bouger ?
Camillo prit une inspiration lente. Oui, il en avait un. Il en avait même plusieurs. Mais un en particulier lui revenait, clair, implacable.
— Oui… pendant la pandémie.
Il parlait doucement, mais avec cette gravité qui pesait dans chaque mot. Il expliquait comment, au début, remettre en question certaines mesures était encore toléré. Les débats existaient. On pouvait douter, poser des questions, tenter de comprendre. Et puis, peu à peu, la fenêtre s’était refermée. Ce qui était autrefois une opinion devenait une hérésie. Douter, c’était être dangereux. Penser autrement, c’était être complotiste, d'extrême droite. Refuser, c’était devenir ennemi public.
Il raconta comment ses amis, Minou, Thérèse, Cléa… même Véra parfois, avaient commencé à se méfier de lui. À l’éviter. Il n’avait rien crié, il n’avait insulté personne. Il avait juste posé des questions. Mais ces questions-là étaient sorties du cadre. Elles étaient devenues inacceptables. Impensables.
— Et ce qui me frappait le plus, dit-il en la regardant, c’était qu’ils ne se rendaient même pas compte que leurs réactions changeaient. Ils pensaient encore réfléchir librement. Mais la fenêtre avait bougé. Juste assez pour les faire passer de l’inquiétude au rejet, sans qu’ils en aient conscience.
Véra resta silencieuse. Elle regardait ses pieds, les mains croisées devant elle. Puis elle murmura :
— C’est effrayant. Parce qu’on ne voit rien venir.
Camillo acquiesçait doucement.
— Non… On croit juste être du bon côté.
— Et donc, celui qui n'en a pas conscience, n'imagine pas être le manipulé, et s'arroge le droit de molester son contradicteur ?
Camillo hocha lentement la tête. Véra venait de toucher le cœur du problème.
— Oui, exactement, dit-il. Celui qui n’a pas conscience d’être influencé… ne se pense jamais manipulé. Il croit défendre la vérité. Il croit agir en pleine conscience. Et c’est précisément ce qui le rend si dangereux. Parce qu’il agit avec conviction.
Il marqua une pause, puis ajouta, plus doucement :
— Et cette conviction lui donne le sentiment d’être légitime. Il ne débat plus, il corrige. Il ne contredit plus, il discrédite. Il ne discute pas, il accuse. Il ne voit pas qu’il devient violent — pas forcément physiquement, mais symboliquement, moralement. Il se donne le droit de faire taire, d’humilier, de rejeter. Parce qu’il croit défendre le bien.
Véra semblait songeuse. Son regard se perdit un instant vers les lumières du quai.
— Et toi, tu étais le contradicteur…
— Oui. Et j’ai vu leurs visages se fermer. J’ai senti leur agacement monter. Je suis passé de "Camillo, l’ami un peu original" à "Camillo, le danger". Mais je n’avais pas changé. Ce qui avait changé, c’était le cadre. Ce qu’on pouvait dire. Ce qu’il était encore permis de penser.
— Et eux, reprit Véra lentement, ils ne s’en rendent même pas compte…
— Non, répondit-il. Et c’est peut-être le plus grand triomphe du mécanisme : rendre les gens complices sans qu’ils le sachent. Les transformer en gardiens... d’une prison qu’ils croient être un refuge.
Camillo s’était arrêté un instant pour regarder Polux flairer les feuilles mortes. Le silence qui régnait entre lui et Véra était chargé d’une pensée encore inachevée. Puis, sans la regarder directement, il reprit doucement, comme s’il poursuivait une conversation intérieure.
— Tu sais, Véra… le manipulé, c’est rarement celui qu’on croit. Ce n’est pas celui qui pose des questions ou qui doute. C’est celui qui s’emporte. Qui réagit avec une violence émotionnelle soudaine. Qui hurle. Qui s’indigne sans nuance. C’est souvent lui, le plus profondément enraciné dans le système. Il croit défendre la vérité, mais il ne fait que rejouer ce qu’on a programmé en lui.
— Comme l’hypnotisé à qui l’on a soufflé une consigne : au signal, tu t’énerves. Et il s’exécute, sans jamais soupçonner que cette réaction n’est même pas la sienne.
Véra fronça légèrement les sourcils, attentive. Un demi-sourire lui effleura les lèvres, comme si une pièce venait de s’emboîter dans le puzzle.
— Tu parles de Minou, n’est-ce pas ?
Camillo tourna lentement la tête vers elle. Il marqua une pause.
— Non. Pas spécialement, répondit-il d’un ton neutre, avant de laisser échapper un petit rire. Mais… oui, en fait, ça lui colle parfaitement à la peau.
Il redressa un peu le dos, croisa les bras, et ajouta :
— C’est exactement ça. Une réaction au quart de tour, sans réflexion, sans recul. Tu le vois partir dans ses envolées, comme s’il avait un bouton rouge sous la peau, et quelqu’un s’amusait à appuyer dessus. À chaque fois que tu remets en cause l’ordre établi, bip, il explose. Et ce qui est fascinant, c’est qu’il croit que ça vient de lui. Qu’il est libre. Qu’il pense par lui-même. Alors qu’il récite, qu’il réagit comme programmé. Ce n’est pas Minou qui parle. C’est la peur, la honte, la conformité, tout ça entassé et recraché sous pression.
— Celui qui a conscience du processus, poursuivit Camillo, il se tait souvent. Il observe. Il encaisse. Il sait qu’il n’aura pas les mots pour convaincre. Parce que tant que l’autre n’est pas lui-même entré dans un début de prise de conscience, toute tentative de dialogue est inutile. Tout ce qu’il dira sera retourné contre lui, réduit, ridiculisé ou diabolisé. On l’accusera de vouloir semer le trouble, alors qu’il tente simplement de montrer l’angle mort.
Il s’arrêta quelques secondes, regardant Polux s'en aller en trottinant.
— On ne peut pas faire évoluer une conscience de force, dit-il enfin. Elle ne se transforme que de l’intérieur… quand le moment est mûr.
Véra marchait en silence depuis quelques instants, puis elle s’arrêta, pensive, et demanda à voix basse, comme si elle craignait d’éveiller quelque chose de fragile :
— Et comment on fait, Camillo… pour sortir du conditionnement ?
Camillo sourit tristement. Ce n’était pas la première fois qu’on lui posait cette question, mais rarement avec autant de sincérité. Il prit une inspiration, puis répondit doucement :
— Il faut d’abord accepter qu’on puisse l’être. C’est le plus dur. La plupart des gens ne dépassent jamais ce cap. Ils préfèrent croire qu’ils pensent librement, qu’ils ne sont influencés par rien. Mais la liberté intérieure commence quand on reconnaît qu’on ne l’est pas encore.
Il marqua une pause, ses yeux fixés sur le sentier.
— Moi, j’ai commencé par jeter ma télévision à la poubelle. Littéralement. C’était radical, mais nécessaire. Ensuite, j’ai quitté les grands médias. Plus aucun canal qui me soit imposé. Je choisis désormais mes sources d'information. Je les vérifie, je les croise. Et au moindre doute, je les abandonne. Aucun média, aucun expert, aucun discours ne mérite ma confiance aveugle.
— En suite, observer nos émotions, celles qui provoquent des réactions fortes, disproportionnées. C'est un très bon outil d'évaluation.
Véra l’écoutait attentivement. Polux trottinait devant eux, insouciant.
Camillo poursuivit, d’un ton plus grave :
— C’est un chemin exigeant. Il ne s’agit pas de tout rejeter, mais de ne plus rien gober sans questionner. Il faut réapprendre à penser par soi-même. Et ça, personne ne le fait à ta place.
— « Tu crois qu’il reviendra un jour ? » demanda-t-elle enfin.
Camillo haussa légèrement les épaules. Son regard était devenu doux, mais résigné.
— « Peut-être. Mais pas tant qu’il pensera que revenir, c’est s’humilier. Il faut qu’il comprenne que revenir, c’est grandir. Mais il n’en est pas là. Pas encore. »
Ils restèrent là, tous deux dans le silence du crépuscule, entre lucidité et tendresse, là où les vérités les plus douloureuses peuvent enfin commencer à cicatriser.